Quelques semaines de leçons de vie, à encaisser les évènements, à plonger tout ce qui traine alentours dans une bassine d’acide, ma gueule y compris, voir ce qui ressort intact et ce qui n’est plus. A commencer doucement à accepter le renoncement, base de toute prise d’âge, donc de toute évolution, ce renoncement appelé à devenir de plus en plus important à mesure que les nouvelles années se fêtent, jusqu’au point un jour d’être l’unique pensée, en même temps que la dernière. OK, soit. Au moins je ne serais pas surpris le jour où, si je dois durer un peu ici-bas. J’ai bien pris acte du teaser, pas pressé de voir le film.
J’en étais donc là, pépère (mettez juste ce mot sur ma tombe SVP), complètement amnésique concernant les raisons des grands choix que j’avais fait dans ma vie, tyrannisé par des projections mentales erronées, me contentant d’avaler les jours l’un après l’autre comme des chips dans un vieux sketch nul de Titoff. Même pas envie de sourire. Des chips goût rien. Un peu de coca pour faire passer le tout, et hop, demain.
Oh, de l’extérieur, tout allait bien, évidemment. Le problème résidait ailleurs, dans cette mécanique inlassable qui agissait par conditionnement et ne donnait plus aux actes et pensées la saveur pour laquelle on les avait tant aimés. En bref, je filais droit vers le zéro pointé, niveau motiv’.
Tout à des raisons. La mienne, je n’allais pas tarder à le découvrir, c’était que je la perdais, justement.
Vers 18 heures, un jour que je branlais depuis le début de l’après-midi ce qui me sert de cerveau pour résoudre un problème dont je n’avais rien à foutre, Cervantès tapa à mon phone (oui j’ai mis un bruit de porte comme sonnerie, comme ça j’ai l’impression que les gens passent me voir) pour me parler de sa dernière vision (Cervantès est voyant et aussi mon ami, mais j’ai aussi des amis aveugle pour équilibrer et faire taire les accusations de l’opposition), déblatérant avec enthousiasme un gloubi boulga vaguement concevable mettant en scène un homme dégarni et une arme à feu. Mais pas que. Il m’avait appelé moi parce que j’étais dans sa vision. Moi, mais mort. Selon lui une mort cérébrale à tel point que le corps n’avait rien remarqué. Je continuais ma petite mort comme si de rien n’était, en quelque sorte.
Aussitôt ma conscience entra en rébellion. Jamais auparavant je n’avais prêté attention à ses tableaux abstraits faits d’un mélange d’ésotérisme menaçant et d’énigmes à la mord-moi le chibre. Ce que j’aimais chez mon ami, c’est qu’il ne jugeait jamais, mais écoutait et proposait, suggérait. Et surtout qu’il avait la meilleure descente de Vodka Standard de tout le “paté de maison”, comme j’appelais l’ensemble des gens qui venaient de temps à autre toquer à mon phone. Comment ? Quoi ? Moi, le rationnel parmi les rationnels, écouter un prophète aussi alcoolique que moi et sentir résonner la vérité au travers de ses mots ambigus ?
Je devais pourtant admettre rapidement que son poignard avait atteint le coeur : les fonctions vitales de mon esprit cartésien stoppèrent instantanément toute activité, et un basculement général de mes valeurs s’opéra à mon corps défendant. J’étais devenu le moi de sa vision. Bien sûr, mais oui, mon esprit était comme mort ! C’était l’évidence ! Comment avais-je pu continuer comme ça depuis toutes ces semaines sans que ça ne me percute une seule fois ?
Problème de taille, je venais ainsi d’admettre la pertinence, pire l’efficacité du don de Cervantès. Le remerciant ironiquement de me faire savoir que selon lui je n’étais plus qu’un légume, je ris un bon coup de ce que j’appelai sa bonne farce pour me donner une contenance et raccrochais le combiné. Puis je me levais, et me rendis dans la salle de bains. Je me regardais dans la glace : j’avais l’air de celui qui vient de faire le malin avant de réaliser que la fléchette l’a touché dans le petit rond rouge, là où ça va faire mal longtemps et où l’anesthésie ne fait pas effet. Oui, Cervantès avait raison, j’étais devenu un personnage de jeu vidéo, qui remplit sa mission sans se demander le pourquoi du comment, celui dont le but est le but.
(à suivre…)